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LA CHRONIQUE DE FAVILLA
Grève du rêve
[ 24/01/08 ]
La grève des scénaristes d'Hollywood dure depuis bientôt trois mois. A cause d'elle, l'actrice française Marion Cotillard, couronnée d'un « Golden Globe Award » pour sa belle réincarnation d'Edith Piaf dans le film « La Môme », n'a pas eu droit à l'habituelle cérémonie de remise des trophées. Au-delà de la petite contrariété qu'il inflige à notre vanité nationale, ce conflit nous en apprend beaucoup sur l'économie hollywoodienne.
Et d'abord sur son curieux mélange de modernité et d'archaïsme. Modernité : ce que demandent les scénaristes, c'est de recevoir des droits d'auteur sur la diffusion des oeuvres à travers les nouveaux supports numériques (Internet, téléphones mobiles, iPods...), et d'être mieux rémunérés sur les ventes de DVD (qui ne leur rapportent que l'équivalent de 3 centimes d'euro par unité). Archaïsme : il est impossible à un scénariste de travailler s'il n'appartient pas à la WGA (Writers Guild of America), qui compte quelque 12.000 adhérents. Cette dernière a reçu le soutien du syndicat des acteurs et de celui des teamsters (chauffeurs de camions), qui ont déclaré qu'en aucun cas ils ne franchiraient les piquets de grève bloquant les studios ou les salles de cérémonie (celle des Oscars, qui doit avoir lieu le 24 février, est sérieusement compromise).
Du coup, la réalisation de bon nombre de films (dont des « blockbusters » comme le prochain James Bond) est en panne. Surtout, la quarantaine de séries et la vingtaine de sitcoms sur lesquelles les chaînes de télévision fondaient leur audience sont interrompues, ou près de l'être. Ce qui montre, en passant, le danger de faire cohabiter un système d'emploi proche du « closed shop » (l'obligation pour les scénaristes de se syndiquer) et une chaîne de production en flux tendu (le faible stock d'épisodes prêts à la diffusion).
Quelques observateurs, de ce côté-ci de l'Atlantique, feront remarquer - réaction un peu mesquine, reconnaissons-le - que la gréviculture avec tout son rituel, ses défilés, ses banderoles, n'est pas une maladie spécifiquement française, et qu'elle peut se déclarer, sous une forme virulente, même au paradis du business. D'autres se réjouiront de constater la résistance victorieuse des forces de l'esprit face à celles de l'argent : c'est une grève de l'imagination et du rêve qui bloque une organisation quasi industrielle, habituée à compter en millions de dollars...
Cette vision, hélas, est trop idyllique, car l'activité d'un scénariste hollywoodien n'a plus rien à voir avec celle de l'auteur solitaire, inventant dans sa mansarde les merveilleuses histoires dont s'empareront des cinéastes inspirés. La création du rêve, de l'émotion, du rire, s'est elle-même industrialisée : les projets sont retravaillés par des armées de scénaristes, les aspérités qu'ils pourraient encore présenter sont limées par des « script doctors ». Même les plaisanteries « improvisées » des animateurs de talk-shows sont préparées par des spécialistes... Certes, l'industrie de l'« entertainment » se nourrit de rêve. Mais dans les cuisines du rêve, on ne laisse rien au hasard.
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